Le plaisir du texte - Roland Barthes (1973)

Cynisme : qui appartient à une philosophie affectant de braver les convenances. (déf.

Paris, capitale de la culture. Paris, capitale du cynisme. De tous les pays que j’ai pu visiter, Paris est sans doute une des cités les plus blasées que je connaisse. Cela impacte directement les secteurs culturels. L’intellectualisme égo-trip parisien frôle parfois la préciosité ridicule évoquée en son temps par Molière, particulièrement en ce qui concerne une partie de l’art contemporain. Plus je navigue dans ce milieu, plus je me dis qu’il y a une aberration de certaines personnes, pourtant objectivement intelligentes, qui se perdent dans des concepts au détriment d’une évidence : à qui s’adressent les oeuvres exposées ? Le dernier Art Paris était d’un niveau plus qu’aléatoire. Je n’ai gardé - a posteriori - aucun souvenir particulier à l’exception des oeuvres de Kimiko Yoshida (exposée par la galerie Albert Benamou), d’Angelo Musco (exposé par Acte 2 Galerie) et les artistes présentés par la Galerie Paris-Beijing comme Yang Yi. Des jolies choses, mais au final, peu d’émotions. La Fiac a rehaussé le niveau - selon mon avis subjectif, bien entendu -, Cutlog était à géométrie variable. En revanche, j’ai apprécié la fraîcheur de la Chic Art Fair, même si… et la qualité surprenante de jeunes artistes vus à Marrakech Art Fair.

Je me souviens encore de m’être arrêtée - lors d’une de ces rencontres - devant une « œuvre » qui consistait en du verre brisé coloré déposé sur le sol. Au fur et à mesure où je lisais l’explication, j’étais fort impressionnée du courage de la galerie d’oser présenter ce travail. Par respect, je tais le nom, ce d’autant, que j’ai bien aimé d’autres artistes. L’idée n’est pas de flageller des faux-coupables. Doit-on reprocher au créateur d’être exposé ? Après tout, il aurait bien tord de faire un mea culpa d’imposture, puisqu’il y a un public qui l’approuve. Mais quel public ?

Je déplore cette auto-satisfaction d’un milieu qui se satisfait d’un art qui n’est réservé qu’aux professionnels - et encore. Tombé le voile hypocrite des compliments, je ne vois pas comment un cerveau normalement constitué puisse faire l’éloge de quelques œuvres qui sont - pardonnez le langage - du « foutage de gueule ». Ménager les égos transforme les foires en un vaste poulailler de productions médiocres, souvent inintéressantes et parfois désarmantes.

Le snobisme de certains directeurs de lieux culturels publics qui se complaisent dans des rôles détenteurs d’un savoir supérieur à celui d’une population jugée incapable de réfléchir par elle-même est intolérable. Rémunérés par l’argent public, leurs fonctions devraient - en théorie - être d’offrir un moyen de comprendre et d’accéder à la culture à un plus grand nombre (les mêmes grâce à qui ils touchent leurs salaires), au lieu de persister dans des abstractions intellectuelles pour valoriser leurs expertises. J’observe - comme tous les professionnels du secteur - la dérive de la spéculation sur des artistes-à-la-mode au détriment de vrais talents. (photo de droite : Angelo Musco)

L’équation est aisée à comprendre : gros collectionneurs et pouvoirs financiers subventionnant de manière directe ou indirecte responsables culturels, critiques d’art, médias, ou autres acteurs-clés = expose ce que je finance, valorise ce que j’aime collectionner. Peut-on réellement critiquer la brèche ? J’aurais tendance à dire que chacun regarde ce qu’il y a dans son assiette en fin de mois, mais que - pour autant - il y a certainement moyen de se révolter encore, même si le système est une puissante machine-à-broyer.

Les artistes rebelles d’antan, sont souvent l’art officiel d’aujourd’hui. Pour devenir un artiste reconnu (et pouvoir vivre de son art) il faut un talent initial (sans pour autant avoir besoin d’être « le meilleur »), comprendre les enjeux politiques, assumer qu’il est excessivement compliqué de pouvoir accéder au graal sans plier ses convictions pour rentrer dans un système imposé. L’art du compromis sans se compromettre. L’idée, une fois passée la ligne d’arrivée et avoir surmonté tous les obstacles, est de ne pas avoir laisser derrière ses idéaux, convictions et rêve d’un monde différent. C’est compliqué lorsqu’on a goûté au confort de ne pas se demander comment finir ses fins de mois de ne pas lisser son regard. Compréhensible aussi.

La problématique se duplique partout où il y a une notion de pouvoir ou beaucoup d’argent à la clé. C’est ce qui peut expliquer un relatif mal-être de certain(e)s qui ont enfin atteint l’objectif qui était fixé : soudain le prix paraît parfois très lourd.

J’ai néanmoins souvenir d’une discussion lors d’un diner-en-ville avec un galeriste qui expliquait qu’il ne se rémunérait plus depuis des années, les revenus de sa galerie servant à financer l’opérationnel. Il avait eu la chance de faire quelques achats-ventes à titre personnel pour pouvoir vivre sur ses rentes. Il précisait qu’il prenait encore du temps pour regarder les nombreux dossiers qui arrivaient sur son bureau. C’est une vocation. Je croise peu d’aristocrates de la pensée, c’est appréciable. Il serait peut-être temps de faire preuve d’honnêteté intellectuelle et de retourner à des émotions primaires, se redemander pour quoi expose-t-on ?

Un tableau de Pollock, un Le Gréco, une sculpture de Rodin, ou autre selon les goûts, je ressens. Je n’intellectualise pas. J’aime ou je n’aime pas. Me concernant les critères sont assez simples :

1) est-ce qu’un novice de l’art – quel que soit son âge – ressent une émotion en découvrant une œuvre ?

2) est ce que le support répond aux exigences « techniques » & aux lectures plus approfondies exigées par la profession.

Le cynisme parisien a toujours existé, mais parfois il faut avoir le courage de re-croire en nos ressentis pour re-trouver son public : d’une part pour éviter les all-concept-piece-of-art ; et, d’autre part, pour cesser les dérives spéculatives d’un public « acheté » où le beau papier cadeau est si bien ficelé (mise en avant par la presse de copains/copines, galeristes, etc etc..) qu’on vend à des milliers d’euros des choses parfois horribles, bien que ça ne devrait pas valoir plus – parfois – que ce qu’on achèterait un bon dessinateur ou illustrateur. « La finalité dans les produits des beaux-arts bien qu’elle soit intentionnelle, ne doit pas paraître intentionnelle ; c’est-à-dire que l’art doit avoir l’apparence de la nature bien que l’on ait conscience qu’il s’agit d’art. », évoque Kant.

Le salut n’est certes pas uniquement dans un retour à la créativité et le rêve, mais doit pouvoir puiser dans ces énergies productives. Ne serait-ce que pour retrouver des mœurs morales qui nous transcendent au lieu de nous avilir… ça commence par une honnêteté de ce qu’on propose au spectateur… Braver les convenances, aucun problème ; prendre les gens pour des cons, j’ai plus de mal.

Neirie - Gingerman (Nothing but Dreams) mixed by Emeraldia

Dim. 21h48 - Gouverner : diriger avec le gouvernail (déf. Littré)