Le plaisir du texte - Roland Barthes (1973)

Chroniques - I. Automat

Edward Hopper - Automat

Je suis serveur depuis toujours dans ce café. J'ai vu cette jeune femme quasiment tous les jours. Elle s'installait à la même table, arrivait à la même heure et repartait deux heures après. Lorsqu'aux débuts, la table n'était pas libre, elle semblait déroutée, mais attendait patiemment au comptoir que les personnes partent. Lorsque nous avons compris son rituel, nous avions pris soin de toujours refuser la table aux clients qui la convoitait. Elle nous intriguait. Néanmoins, aucun de nous n'osait troubler cette Solitude incarnée.

Elle prenait toujours la même chose, dans le même ordre. Un cappuccino, un verre d'eau, une tisane. Elle levait peu la tête, fixait sa tasse non de manière hébétée, ni gênée, mais intensément. Elle était happée. Ses pensées. J'ai croisé un jour furtivement son regard, lorsqu'un bruit inhabituel lui fit lever la tête. Je me souviens de son regard profond, brillant, d'une tristesse infinie, mais d'une beauté sans pareille. La beauté des grands blessés. La beauté des meurtris, des écorchés-vifs. Elle me fixait. Sa détresse silencieuse avait saisi toute mon âme. Je tressaillis. Elle comprit, me regarda avec une infinie douceur, rebaissa la tête. Je n'ai jamais cherché à renouveler l'expérience. Il y avait un charme à ne pas rompre suite à cette éphémère rencontre.  Une forme de délicatesse sur un fond d'insondable désarroi.

Elle imposait un très grand respect parmi tous les serveurs. Elle n'émettait aucune parole superflue si ce n'était sa commande, énoncée avec le même ton apaisé, sans manifestation d'humeur plus haute qu'une autre. Elle ne laissait transparaître aucune émotion, mais dégageait un cri de douleur permanent. Elle était une vivante, certes, mais bannie d'elle-même. Son calme trahissait une heureuse époque qui semblait désormais la hanter. Elle acceptait son sort. Mélancoliquement.

Un jour. Elle ne vint plus. Nous n'en savions pas plus. Mais, au final, je dois dire que cela importait peu. Il y a des douleurs qui ne souffrent aucune impudeur, aucune parole, aucun écrit. En silence, elle communiquait bien plus que n'importe quelle oraison.

©Chroniques - I. Automat // Neirie R. Nguyen - July, 24th. 2012

I’ve been working as a waiter at this café for a long time. I’ve seen this woman almost every day. She would sit at the same table, at the same time, and would leave two hours later. At the beginning, when people were sitting at that table, she would seem puzzled but she would wait at the counter for the people to leave. When we understood her ritual, we would make sure to always keep the table free from any other customers. She was intriguing. However none of us would dare disturb that Loneliness incarnate.

She would always order the same things, always in the same order. A cappuccino, a glass of water, a cup of herbal tea. She would barely look up from the cup that she would stare at, neither in a numb nor embarrassed way but with intensity. She was drawn in her thoughts. One day I looked into her eyes stealthily when some unusual noise drew her attention and made her look up. I remember her deep, bright eyes filled with infinite sadness yet incredibly beautiful. The beauty of the deeply wounded. The beauty of the scarred, the scorched. She was staring at me. Her silent despair had caught my whole soul. I was startled. She understood, looked at me with great gentleness, and looked down. I never tried to live that moment again. That ephemeral encounter was so full of charm and should never be interrupt. There was some kind of delicacy resting upon unfathomable distress.

All the waiters would highly respect her. She would never speak except for placing her order, speaking in a peaceful tone and never showing any fluctuation in her mood. She would never show any emotion but one could hear a deaf cry of everlasting suffering. She was a living being, of course, but she was banning herself from life. Her quietness conveyed a long gone time of happiness that was haunting her. She accepted her fate. With melancholy.

One day. She didn’t come. She would never come back. That is all we knew. But eventually it didn’t matter. There are some sufferings that cannot bear any shamelessness, any word, any writing. She would silently communicate much more than any oration.

©Chronicles – I. Automat // Neirie R. Nguyen – July 24th, 2012

July 25th, 2012

La mécanique du coeur > épisode #9