Le plaisir du texte - Roland Barthes (1973)

Nothing but... Jessé Rémond Lacroix, mannequin & jeune comédien

"(...) cette école c'est pire que tout, une véritable usine à fric plutôt qu'à talents..."

Après les lettres, la photographie, la musique, les artistes de rue... le milieu de la Mode décrit par Jessé Rémond Lacroix, mannequin. Il est "chouchou" mon "petit" Jessé. Nous nous sommes rencontrés en janvier de cette année, au Silencio. Il attendait des amis (très en retard !), j'y étais pour la diffusion de The Shape of Art to Come de Julien Levy. Le premier soir, il n'avait vu que la fin. Le deuxième soir, il est revenu pour le voir en entier. Je lui ai dis de nous rejoindre, nous avons commencé à sympathiser. Il m'a parlé de ses projets, de ses envies de cinéma, m'a laissé son e-mail.  Quelques jours après, il était étonné que je tienne ma parole. "C'est rare",  m'a-t-il dit, "Souvent les gens ne font pas ce qu'ils disent"...  Jessé c'est un affectif, un spontané. Il détonne par rapport à un milieu où tout le monde fait attention à ce qu'il dit, incroyablement mûr pour son jeune âge. Depuis, nous avons noué des liens... je vous laisse découvrir, ce "bébé" de la mode, qui parle sans artifice d'un milieu pas si féérique...

Jessé, qui es-tu ? Houlà... Et je dois apporter une seule réponse c'est ça ? Alors, je vais choisir celle là :  un bourguignon de 20 ans tout juste, débarqué à Paris depuis un an et demi pour donner vie à des rêves de gosse.

Tu es mannequin, comment est-ce que tout a commencé ? C'est une petite histoire assez marrante. Je m'étais inscrit à l'émission Génération Mannequin, lors de l'été de mes 18 ans, alors que j'étais en vacance dans le Sud... J'étais totalement inconscient de ce qu'était ce monde de la pseudo télé-réalité. Il se trouve que j'ai gagné l'étape du Sud et je devais donc me rendre à Paris pour la sélection finale, en Septembre. Durant tout le mois d'Août je recevais des appels de la production pour dresser mon profil, prendre des rendez-vous pré-émission... Plus on se rapprochait de Septembre, moins je me sentais l'envie de m'embarquer dans ce genre de trucs où tu es filmé H24 pour soi-disant t'apprendre le boulot de mannequin. Je subissais une pression assez grande de mes parents qui n'étaient pas du tout d'accord... Au final, je n'ai plus répondu aux appels de la production, ni aux lettres qu'ils envoyaient chez moi, je les ai plantés sans rien leur dire, et je suis rentré dans mon internat de classe préparatoire à Lyon... comme planifié depuis 3 ans. Mais ça n'allait durer que 3 semaines...

Donc, il s'est passé quoi ? J'ai fait 3 semaines de classe préparatoire Hypokhâgne au lycée du Parc à Lyon... Un bâtiment très austère où les élèves et les professeurs rivalisaient avec le terne des murs. C'était tout simplement horrible, le rythme de travail était intense et ne laissait place à aucune évasion personnelle, l'enfer ! J'ai donc décidé de tout arrêter avant de finir dépressif... Ca a été la guerre avec mes parents.  Je leur ai finalement imposé ma décision, et je me suis inscris en Science Politique et Droit à Lyon III, c'était pour tous un bon compromis : des études sérieuses et ambitieuses mais plus de temps pour moi et ma vie personnelle.

Et tu es resté là-bas ?  Non, je ne m'épanouissais pas du tout dans ces études. J'ai alors emménagé à Lyon. Mon appartementétait situé en face d'une agence de mannequinat. C'était l'agence Hourra Models. Ils m'ont laissé attendre quasiment un mois avant de me rappeler, période pendant laquelle j'allais en cours avec assiduité en me disant qu'ils n'avaient sûrement pas retenu ma candidature. Puis ils m'ont rappelé. J'ai signé chez eux en deux jours. J'ai enchaîné les castings, les shootings et j'ai décroché mes premiers jobs pour Max Chaoul, Comme des Garçons et des petits défilés pour des créateurs lyonnais ou des boutiques... C'était sympa, je gagnais pas mal d'argent et je rencontrais beaucoup de personnes dans des soirées, mais je n'allais plus vraiment en cours. Sans surprise, je n'ai pas eu mon année à la fin des semestres. Sans surprise pour moi, mais pas pour mes parents qui tombèrent des nues. Je ne les avais évidemment pas mis au courant de mes activités extra-scolaires, ce fut la catastrophe, la grosse déception pour eux...

Ils ont réagi comment ? Une période assez dure où il y eu de gros clashs, j'avais perdu leur estime et leur confiance. J'ai décidé de partir à Paris, l'agence m'a transféré dans leur antenne parisienne, puis j'ai changé d'agence après quelques conflits sur des contrats... Mes parents sont restés très en retrait de cette nouvelle vie, ne la comprenant pas et en ayant peur. J'airéalisé que l'appui parental n'était pas quelque chose d'acquis ni quelque chose d'indispensable à la réussite et à l'épanouissement personnel... Et j'ai continué mon petit chemin... Aujourd'hui je suis actuellement en licence d'études théâtrales à Paris III, et j'ai validé ma première année cette fois, et haut la main ! Ca m'a permis de me réconcilier un peu avec mes parents, même s'ils ne prennent pas vraiment ces études au sérieux, mais qu'importe.

Tes influences artistiques ? Je ne sais pas si l'on peut parler d'influences artistiques en ce qui concerne le métier de mannequin, mais lorsque je shoote, j'essaie toujours de recréer un univers avec l'aide du photographe. Par exemple, je viens de travailler avec la photographe sud-africaine Lea Colombo (une photographe assez reconnue dans le milieu) et nous nous sommes inspirés des photographies d'Hedi Slimane, mais aussi de Jean-Baptiste Mondino. J'adore ce photographe d'ailleurs. Léa a cette capacité à fixer l'instant que l'on n'aurait pas forcément voulu qu'elle fixe... mais les clichés sont à chaque fois de vraies bombes ! Le cinéma et le théâtre tiennent aussi une place assez importante dans ma vie, je peux regarder deux films par jour et aller au cinéma 4 fois par semaine... mais je ne regarde jamais deux fois un film, à part A Mighty Heart de Winterbottom, mon film préféré, je le conseille à tout le monde.

D'ailleurs tu t'orientes plus vers le métier de comédien. Raconte un peu ? J'ai réalisé que le métier de mannequin n'était pas du tout quelque chose que je voulais faire toute ma vie, et que c'était loin d'être pour moi une passion. C'est plus un moyen assez sympa de gagner de l'argent et d'avoir de jolis souvenirs d'une jeunesse qui ne durera pas éternellement. Ma véritable passion, ce à quoi je pense en me réveillant, ce de quoi je discute avec mes amis, c'est la comédie... J'ai toujours fait du théâtre, dans des ateliers puis dans une compagnie amateur.. J'ai pris également des cours particuliers avec un metteur en scène, et j'ai également suivi les Cours Florent pendant 1 an. Mais honnêtement, cette école c'est pire que tout, une véritable usine à fric plutôt qu'à talents, si je devais donner un conseil ce serait de ne surtout pas s'y inscrire, c'est une perte de temps... tout le monde vous le dira dans le milieu, sauf eux.

Mais tu y arrives ? Le métier de comédien ne fait que commencer pour moi, je découvre petit à petit ce milieu et ces ficelles. Mon premier tournage était Les Infidèles, de Eric Lartigau, j'étais silhouette, donc je ne parlais pas, on me voyait juste faire une action distincte à l'écran, ce n'était rien du tout, mais j'étais vraiment émerveillé sur le plateau et super fier (rires) ! J'ai enchaîné par la suite avec le tournage d'un court métrage, The Circadians, d'une réalisatrice irlandaise, Carly Blackman, là j'avais l'un des premiers rôles...  mais le budget n'était pas le même que sur le film de Lellouche ! C'était cependant une super expérience, j'y ai beaucoup appris, et le film s'est retrouvé en sélection au Short Corner au dernier Festival de Cannes, donc plutôt cool. Je me suis tellement bien entendu avec la réalisatrice qu'elle m'a embauché sur son premier long métrage, un second rôle cette fois-ci, le tournage vient de se terminer il y a quelques semaines... Beaucoup de stress, de pression, surtout qu'avec un budget serré il n'y a pas le temps pour 30 prises et 15 fous rires.

Tu as conscience qu'entre ton descriptif du milieu de la mode & des cours Florent, tu vas créer un peu de polémiques, tu n'a pas peur  ?  Tu ne fais que dire ce qui est pensé par beaucoup, j'imagine... Je pense en effet dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Mais lorsque je vois de jeunes éphèbes qui m'ajoutent sur Facebook et qui rêvent de devenir mannequin, leur vision du métier et du monde de la Mode m'effraie... Ce n'est pas amour, gloire et beauté, loin de là. Et surtout, le fait de signer dans une agence de mannequin ne fait pas gagner sa vie, encore faut-il bosser après... L'agence ne fait que le lien entre le mannequin et les marques, si on veut. Beaucoup de jeunes arrivent dans une agence avec des étoiles plein les yeux et des rêves plein la tête et sont très vite déçus car ils ne travaillent pas, ils ne passent pas de castings, etc. Comme je l'ai dit, il faut être préparé pour cet environnement et surtout ne jamais se remettre en question si l'on n'est pas choisi pour tel ou tel casting. Quant aux Cours Florent, honnêtement, j'en ai discuté avec pas mal d'acteurs, producteurs et agents, des gens en rapport direct donc avec le métier de comédien et tous sont unanimes : cette école n'est plus ce qu'elle était. L'équipe pédagogique est au ras des pâquerettes, les professeurs sont parfois plus jeunes que les élèves et moins expérimentés, les classes sont surchargées, les plages horaires sont juste ridicules et le prix est exorbitant pour des locaux vétustes. Non vraiment, c'est une école à éviter impérativement.

Le milieu du cinéma pour toi ça représente quoi au juste ? Les gens que j'y rencontre sont animés d'une véritable passion, ils ont de l'humour, on peut discuter des heures sans s'ennuyer, ni se prendre au sérieux... ça change du monde de la mode. Mais bon, ce que je peux dire, c'est qu'il y a tout autant d'histoires de cul (rires) !

Coucher pour réussir, ça te parle ? Je pense que ça parle à n'importe qui ayant mis un pied dans ces deux univers. On ne va pas se leurrer, c'est bien réel et ce n'est pas du tout une légende. Personnellement, je n'ai jamais été dans le cas de pouvoir coucher avec quelqu'un pour être placé sur tel ou tel projet... ça aurait peut-être été plus efficace. Mais qui sais, je commence juste ma carrière... (rires)!

Une semaine "type" de Jessé ça donne quoi ? En Mai, en plein tournage du film de Carly Blackman, ça donnait ça : Lundi : je ne me réveille pas avant 12h, et je checke mes mails dès que je suis levé, avant tout autre activité. Je regarde mes castings de la semaine, et mon planning de tournage. Je quitte mon appartement vers 14h, direction le plateau de répétition avec mes partenaires. On répète de 15h à 19h les scènes que l'on tournera le lendemain. Je rentre chez moi vers 19h pour me préparer pour aller dîner avec des amis. Je me couche pas tard car demain, journée un peu plus chargée. Mardi : levé à 7h, tournage à 9h... Dans le métro je relis mon texte. On tourne toute la journée, mais avec des pauses de parfois 2h sans rien faire... Je grignote  toujours pendant les pauses. Fin de journée vers 21h, affamé je rentre chez moi et je décongèle un truc Picard. Je vais sur facebook, et puis dodo car demain rebelote. Mercredi: même journée que mardi, sauf que peut-être le soir je mangerai des pâtes et pas un plat tout fait. Jeudi : casting pour Kenzo de 9h à 11h, j'arrive au rendez-vous à 10h45 car j'ai dormi, je repars à 11h45... Je dois être sur le tournage du film à 12h (j'ai négocié en fonction de mes castings), j'arrive en retard évidemment, mais  visiblement pas grand monde le remarque car les scènes du matin ont pris du retard. On finit vers 22h, là je vais au  restaurant avec ma meilleure amie. Vendredi : je tourne de 9h à 13h … Puis je file en studio d'enregistrement pour l'oeuvre de l'artiste Julien Levy commandée par Chanel. J'enregistre des textes sublimes écrits par cet artiste français pour une exposition à Tokyo à la Chanel Nexus Hall : « From there all I can hear is the batting of your eyelashes » dont la figure centrale est l'actrice Astrid Bergès. Une super expérience, d'autant que j'aime énormément son oeuvre. J'aime sa sensibilité et sa façon de la transmettre dans une esthétique toujours très pointue. Le soir, je vais faire la fête dans un club parisien avec ma meilleure amie... jusqu'à 5h du matin. Samedi : je me lève tard, et je déjeune avec Lea Colombo pour que l'on parle de nos envies pour le shooting à venir, on se montre des photos qui devront inspirer notre collaboration. Et je rejoins le tournage du film vers 15h, jusqu'à 21h à nouveau... Il ne me reste alors plus que 3 jours de tournage la semaine qui arrive, et j'aurais fini... normalement ! Le soir je reste tranquillement chez moi si on ne me propose pas un verre, j'aime pas trop les samedis soirs. Dimanche : en ce moment je travaille sur l'album de ma meilleure amie, Marie Monti. Je lui ai écrit les textes de son album, sa voix est juste sublime.  Un mélange entre Lana del Rey et Adèle, le tout avec des rythmes électro, pop et hiphop. Nous passons beaucoup de temps en studio... surtout le dimanche!

Un petit peu "jeunesse dorée" quand même non ? Je suis conscient de ne pas avoir la vie type d'un étudiant de 20 ans qui se lève à 8h chaque jour pour aller en amphi... J'ai la chance de pouvoir évoluer dans des univers plaisants, même si parfois brutaux. Je gagne plutôt bien ma vie comparé à un jeune salarié ce qui me laisse le loisir de pouvoir dîner souvent au restaurant, partir en vacance régulièrement, etc. Mais cela peut s'arrêter le mois prochain, donc je capitalise un peu, et surtout je profite tant que je peux. Ma situation n'est pas très bien comprise ou acceptée par les jeunes de mon âge, ce qui fait que mes amis proches ont tous la trentaine car je pense avoir plus de points communs avec un jeune trentenaire dans la vie active qu'un étudiant de 20 ans.

Quand t'étais gosse, tu rêvais de ... ? Je dirai simplement que je suis aujourd'hui à un stade de ma vie que j'envisageais alors que j'avais à peine 10 ans, mais je suis encore bien loin de mes rêves actuels... Aujourd'hui, j'ai envie de me consacrer à 100% au cinéma ainsi qu'au théâtre, quitte à manquer des castings pour le mannequinat et peut-être passer à côté d'une campagne. Je pense que je m'épanouis plus devant une caméra, que devant un objectif. C'est tellement plus intéressant... J'ai d'ailleurs compris pourquoi j'aimais tant le métier de comédien : je ne veux pas me retrouver à 80 ans, regarder derrière moi et voir que je n'ai réussi à vivre qu'une seule vie, la mienne.

Une phrase de fin pour conclure ? J'affectionne beaucoup cette citation de Paul Eluard : « Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous. ».

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Chroniques – II. Androgyne