Le plaisir du texte - Roland Barthes (1973)

Nothing but... Clément Lazarus, jeune médecin & engagé politique

"Je crois qu’on ne choisit pas vraiment de s’engager, d’être militant. C’est quelque chose qu’on ressent intimement comme un besoin."

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Lorsque j'ai rencontré Clément, il était déjà engagé politique, et étudiant en médecine... Des années après, il a gardé sa ligne.. Je vous invite à découvrir le parcours d'un autre passionné politique cette fois...

Clément qui es-tu ? Explique un peu ton parcours, ce que tu fais aujourd’hui… J’ai 29 ans, je suis né et j’ai toujours vécu à Paris. Je suis un jeune médecin fraichement diplômé, spécialiste de santé publique et médecine sociale exerçant à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu en tant que chef de clinique des universités / assistant hospitalier dans un centre de recherche en épidémiologie clinique. Parallèlement à ça, j’ai fait le choix de m’engager politiquement au parti socialiste.

Nous nous sommes connus sur le plateau d’Esprits Libres. Tu étais effectivement déjà fort engagé politiquement. Peux-tu nous parler plus de tes engagements ?  Il y a eu deux moments forts qui m’ont amené aux engagements que j’ai aujourd’hui. Comme beaucoup de ma génération, même si j’étais déjà engagé dans la vie de mon lycée, j’ai acquis ma conscience politique le 21 avril 2002 parce que j’ai eu peur et que je garde un souvenir fort des évènements de l’entre-deux tours. L’autre moment, c’est l’arrivée de Sarkozy au pouvoir en 2007, où j’avais pressenti qu’il allait mettre le pays « à feu et à sang » (et le déroulement de l’histoire ne m’a pas démenti). J’ai donc pris ma carte au parti socialiste le 2 juillet 2007, juste après avoir rendu mon mandat de porte-parole de l’association nationale des étudiants en médecine. Aujourd’hui, même si ce n’est pas facile tous les jours, je milite à Paris et dans le XVème arrondissement pour la victoire de la Gauche derrière Anne Hidalgo. Je m’occupe de coordonner le porte-à-porte de sa campagne pour l’ensemble des arrondissements. J’y crois beaucoup parce que seul le lien direct avec les citoyens est à même de renouer le lien de confiance qui est aujourd’hui distendu. Je m’occupe également beaucoup de santé et je participe aux travaux de la commission nationale santé du parti socialiste où j’anime un groupe de travail sur « la prévention et la promotion de la santé ». C’est passionnant car les besoins sont immenses !

La santé publique c’est ton « dada », aurais-je tendance à dire, aujourd’hui selon toi, les grandes questions santé / enjeux pour les futurs gouvernements ça devrait être quoi ? Pourquoi ? Le premier des défis, c’est d’accepter de faire évoluer le système de santé et son financement. Lorsque la Sécurité Sociale a été crée, l’enjeu essentiel était les maladies aiguës, en particulier les maladies infectieuses. L’avènement des antibiotiques, l’amélioration de la vaccination et les progrès de la médecine, en particulier réanimatoire font que l’espérance de vie a augmenté et que l’on vit désormais plus vieux et avec des maladies chroniques. Cette transition épidémiologique fait que le système n’est plus en équilibre. 5% des ayant droits consomment 60% des ressources. Dès lors, les dé-remboursements et autres franchises médicales ne sont que des palliatifs qui ne résolvent pas le problème et accroissent les inégalités de santé. Les socialistes avaient d’ailleurs promis en 2008 de supprimer les franchises s’ils revenaient au pouvoir. C’est une promesse qui coute cher (1,5 mds d’euros) mais qui gagnerait à être tenue car elles demeurent une vraie injustice. Des économies pour son financement sont possibles. Par exemple sur les médicaments. En 2006, un rapport mettait en évidence qu’un médicament sur deux remboursé par l’Assurance Maladie n’était pas effectivement consommé. Une expérimentation de déconditionnement des médicaments vient d’être votée par l’Assemblée Nationale, je crois que cela va dans le bon sens. Le second défi, c’est de réaliser la transition d’un système centré sur le soin à un système centré sur la prévention. C’est là un changement de culture qui ne se fera que sur le long terme. Mais il est aujourd’hui clair que les gains d’espérance de vie, et mieux, d’espérance de vie en bonne santé se trouvent aujourd’hui dans la prévention et dans la santé publique, c'est-à-dire dans l’action en amont pour préserver la santé des individus. La stratégie nationale de santé annoncée par Marisol Touraine récemment va dans le bon sens sur ces points. Attendons de voir comment ils seront déclinés dans la future loi de santé publique.

Marisol Touraine

Marisol Touraine

Sans rentrer dans des débats de comptoirs, l’horizon des municipales 2014, vont donner la température de ce que pense la population française du gouvernement actuel (même si ce n’est pas que cela), pour toi quelle topographie politique pourrait se dessiner ? Si le rejet ne concernait que le gouvernement en place, ce serait moins grave. Aujourd’hui, le rejet touche toute la classe politique et nous ne savons que trop bien ce qui pourrait advenir si nous n’y prenons pas garde. Mais je crois que le parti socialiste sauvera les apparences lors des municipales grâce à des équipes locales bien implantées et qui font du bon travail. Dans les grandes villes, la sociologie va également nous y aider mais ce sera beaucoup plus compliqué dans les petites villes et dans les villages (lire à ce sujet, la très bonne analyse de Gaël Brustier). Nous risquons d’avoir là un résultat en trompe-l’œil. Le vrai révélateur ce sera l’élection européenne. Il n’est pas improbable de voir le Front National en tête et le Parti Socialiste relégué en 4ème voir 5ème place, ce qui serait catastrophique. Mais nous ne pourrons nous en prendre qu’à nous même. Entre listes mal ficelées et refus d’assumer un programme clair de réorientation de l’union européenne (malgré un signal très clair des militants lors de la dernière Convention sur l’Europe), nous prenons le risque d’un rejet massif.

Arnaud de Montebourg

Arnaud de Montebourg

La vie politique française donne la sensation – ces derniers temps – d’avoir du mal à trouver un nouveau souffle, entre les protagonistes politiques principaux et une population en forte demande de solutions, de réponses. Le contexte mondial participe naturellement à cette demande. Selon-toi quels sont les points forts encore de la vie politique française actuelle, et peut être les mécaniques à revoir ? La loi sur le non-cumul des mandats récemment votée est une excellente nouvelle pour notre démocratie (même si nous pourrions aller plus loin avec le non cumul dans le temps). Mais nous souffrons de deux maux : d’abord, les institutions de la Vème République, sorte de monarchie républicaine verticalisée à outrance avec un Parlement extrêmement faible, apparaît de plus en plus obsolète dans un monde qui s’organise en réseaux et en flux. Son rôle historique, qui était d’assurer une stabilité politique au moment de la décolonisation est aujourd’hui achevé. C’est pourquoi je suis profondément favorable à l’instauration d’une VIème République. Ensuite, les partis politiques sont devenus des machines électorales qui ont abandonné toute velléité de formation de leurs militants et ont sous-traité le travail intellectuel à une constellation de think-tanks. La conjonction des deux fait que la sélection des élites politiques est défaillante et échoue à identifier les éléments qui pourraient faire bouger les lignes. Il n’y a aucune fatalité dans le manque de confiance entre les citoyens et le personnel politique. Je suis frappé par l’écart entre la défiance envers la politique nationale exprimée chaque jour et l’excellent accueil réservé aux militants qui font du porte-à-porte. Et j’en tire une conclusion : les gens sont en demande d’un lien direct, tangible entre la politique et leur vécu quotidien. Il faut casser le filtre médiatique et retourner voir les gens pour les toucher dans leur quotidien. C’est un véritable combat culturel que nous devons engager.

Nous connaissons pas mal tous les deux la vie interne des partis et la difficulté aussi pour des jeunes idéalistes, engagés à parfois finalement monter en responsabilités. On dit parfois que c’est d’abord la « guerre » interne pour parvenir à enfin aller faire une « guerre » extérieure. Est ce que ça ne serait pas nécessaire ici encore de réfléchir sur les fonctionnements intrinsèques des partis politiques pour aller chercher (quelle que soit la couleur) un nouveau souffle et  re-motiver les jeunes citoyens qui auraient une vocation politique ? Si, évidemment. J’en ai déjà dit quelques mots lorsque je parlais de la sélection des élites politiques. Je rencontre tous les jours des militants ou sympathisants qui sont prêts à y aller, à s’engager, à donner de leur temps, mais qui sont désespérés par la politique de parti. Après la Rénovation menée par Arnaud Montebourg lorsque Martine Aubry était première secrétaire du PS, Harlem Désir aurait dû profiter de l’arrivée au pouvoir de François Hollande pour réformer en profondeur le Parti Socialiste, l’ouvrir à la société civile, le transformer en parti de service et de formation des militants pour en faire la courroie de transmission entre le gouvernement et la société. Une belle occasion manquée et un grand gâchis. On sent d’ailleurs que cette transformation est nécessaire et impérieuse, presque inéluctable. Mais elle demandera de se confronter à ceux qui n’ont pas intérêt à ce changement, car ils vivent de cette rente de situation.

Pour toi, dans l’histoire de la 5ème république, des personnalités politiques que tu admires ? Ceux que j’admire, c’est ceux qui ont eu le courage d’aller jusqu’au bout de leurs idées en s’affranchissant des immobilismes parce qu’ils voulaient changer la vie des gens. Simone Veil lors du combat pour le droit à l’avortement, Robert Badinter pour celui contre la peine de mort. Mais aussi François Mitterrand et ses compagnons de route de la Convention des Institutions Républicaines qui ont permis l’Union de la Gauche et l’unification du parti socialiste. Mais pourquoi se limiter à la 5ème République et même au monde politique ? Il y a des modèles partout autour de nous dans la société. Je pense aux premiers médecins humanitaires qui fondèrent les grandes ONG d’aujourd’hui (je pense par exemple à Alain Deloche, le fondateur de la chaine de l’espoir, au parcours de vie extraordinaire), aux chercheurs qui nous permettent d’avancer dans la compréhension de notre monde tels que ceux qui ont participé à la collaboration internationale exemplaire du CERN pour découvrir le boson de Higgs. Je pense aux militants du monde associatif et syndical, militants du quotidien pour lesquels il n’y a pas de petite victoire. Deux noms me viennent à l’esprit : Saül Alinsky, community organizer américain qui inspira les méthodes utilisées dans la lutte pour les droits civiques dans les années 1960 et Rose Zehner, militante communiste et de la CGT qui haranguait les ouvrières des usines Citroën de Javel durant la grève de 1938, immortalisée par une photographie de Willy Ronnis et qui fut par la suite licenciée du fait de son activité syndicale.

Qu’est ce qui fait enfin que la politique t’intéresse autant ? En quoi pour toi c’est essentiel de s’intéresser à la politique ? Je crois qu’on ne choisit pas vraiment de s’engager, d’être militant. C’est quelque chose qu’on ressent intimement comme un besoin. Après, il y a le choix de franchir le pas ou non. J’estime avoir eu la chance de vivre dans un pays et dans une famille qui m’ont permis de faire des études et de me conscientiser et je crois que je suis redevable de cela. A mon tour de me rendre utile pour la communauté en participant à sa vie démocratique ! La politique, c’est la vie quotidienne. La désespérance vient quand les gens ont l’impression qu’ils n’ont plus de prise ou sont tenus à l’écart des décisions qui impactent leur vie quotidienne. S’intéresser à la politique et surtout donner les moyens aux gens de s’y intéresser, ça participe d’une stratégie d’empowerment, c'est-à-dire de leur redonner du « pouvoir d’agir » sur leur quotidien. Très récemment, j’ai aidé une jeune femme mère célibataire en logement social à s’inscrire sur les listes électorales dans le XVème arrondissement lors d’une opération de porte-à-porte. Cette personne ira voter pour qui elle veut, mais pour la première fois, elle avait l’impression d’être prise en compte et qu’on lui demandait son avis. C’était bouleversant et très valorisant. Je me suis rarement senti aussi utile qu’à ce moment là.

P. K. Dick

P. K. Dick

Revenons au secteur de la santé, tu viens de brillamment boucler des années de travail, quel était le sujet (pour des béotiens) ? En quoi ce sujet tout particulièrement t’a touché ? Ma thèse portait sur l’estimation par des méthodes statistiques du nombre d’hospitalisations attribuables à la grippe en France métropolitaine. C’était passionnant car les implications en termes de santé publique sont nombreuses. Même si aujourd’hui je travaille dans le domaine de la méthodologie de la recherche clinique, je garde une passion pour la veille.

Une autre de tes passions, c’est la littérature de sciences-fiction ? Tu n’écris plus – faute de temps – mais lis-tu encore ? J’essaie mais les journées sont longues et les nuits sont courtes. Mais j’aime toujours autant ça.

Quels sont les auteurs que tu aimes  ? Les auteurs de l’âge d’or de la SF américaine. Pour moi P. K. Dick est le plus grand et est tellement imprégné de son époque qu’il dépasse largement le cadre de la seule science-fiction. J’ai aussi une tendresse particulière pour Zelazny et A.C. Clarke.

Quand tu étais enfant, tu rêvais de devenir quoi ? D’être quoi ? J’ai eu la passion de l’épidémiologie en allant voir le film « Alerte » avec Dustin Hoffman en 1994, j’avais 10 ans. Je suis sorti de la salle terrorisée mais finalement ça m’a suivi jusqu’à aujourd’hui ! Sinon je suppose que comme tous les petits garçons, j’ai voulu devenir pilote de F1, astronaute ou archéologue.

Une phrase de fin pour conclure ? Des mots, un dicton qui t’accompagne ? Deux dictons qui m’accompagnent. Le premier d’Albert Camus« Vivre, c’est s’engager ! », le second de Jacques Lacan : « Le réel c’est quand on se cogne », finalement mis bout à bout, ça résume bien la vie telle que je la conçois !

La cité des citoyens perdus

Nothing but... Selim Mouhoubi, producteur multi-facettes