Le plaisir du texte - Roland Barthes (1973)

La cité des citoyens perdus

liberte Vendredi 6 Décembre - 1h08 - Lecture quotidienne des médias hexagonaux. Nelson Mandela est décédé ce soir. Autour de cette triste nouvelle, l'invasion centrafrique, la grève des professeurs de classes préparatoires, la réforme Peillon, les nouveaux candidats annoncés pour les municipales 2014, le nouveau crédit consommateur à 0% mis-en-place par une start-up, le braconnage d'ivoire des éléphants d'Afrique, la mère qui a noyé son enfant pour lui épargner un sombre avenir, le stress des lycéens, le chômage à son plus haut taux, le débat sur la prostitution... Les chroniques culture s’insèrent et détonnent un peu. "Nous venons de vous annoncer tout ce qui va mal, mais nous vous proposons d'aller voir l'incroyable spectacle de la ville Lumière..." J'invente.

Ces froides actualités défilent comme un show de tv réalité. Les Unes changent régulièrement au cours de la journée pour attirer le regard, telles des réclames publicitaires. J’ai l’impression d’être dans la Cité-Puits de Terre 2014 d’ A. Jodorowsky. On ingurgite, on s'insurge, on s'émeut. Les commentaires fusent, les réseaux sociaux s'activent, les manifestations se multiplient... Tant d’énergie déployée qui perturbe à peine cette impasse systémique.

Agir sur ce carcan malade, vicié, vieilli est une tâche sisyphienne. La machine est archaïque, trop lourde - sans doute - à faire évoluer, à moins de tout reconstruire. Comment ?  La France, pays révolutionnaire, n’est que l’ombre d’une Liberté guidant le peuple. Et pour cause, s'engager pour quoi, pour qui ? Suivre qui ? Pour sauver ce système défaillant ? Faute d'une perspective intéressante, la population n’a qu’un faux choix : se mettre en apnée, se replier sur son microcosme en attendant la figure ou l’événement qui remettra tout à plat, entrer dans ses micro-guerres contre des ennemis désignés comme responsables. A défaut de savoir où va le pays, chacun essaie de savoir où il va, dans une expectative plus ou moins désabusée d’un horizon politique (tous partis confondus) quelque peu lamentable. Quelques exceptions pour confirmer la règle naturellement. Heureusement.

La crise, c'est le renoncement à toute action de remise en cause. La vraie crise n'est pas économique, elle est civique et humaine. Une lassitude profonde pèse sur des citoyens assommés par les langues de bois qu’ils ont appris à décrypter ou à ne plus croire, de corruption, de petits arrangements entre amis, d'opportunismes politiques au détriment de réels engagements dépassant les calendriers électoraux. La classe dirigeante  est parfois loin des préoccupations concrètes de ceux qu’elle prétend gouverner, et une partie de l’Europe reste coincée dans ses tours administratives, politiques et calculatrices. Les intérêts personnels n’ont jamais été aussi défendus.

La crise économique ne fait qu'amplifier la faillite d'une logique de partis qui a bien du mal à retrouver une légitimité depuis quelques temps. Dépassés négligeant parfois le sujet principal : nos citoyens qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Certains ont faim, beaucoup en ont assez, d'autres veulent retrouver une forme de dignité, et beaucoup une fierté de ce qu’ils sont, de ce qu’ils font, et de ceux qui sont sensés les représenter. Le clivage est important. Il y a des agités, mais point de leader.

Le Front National et la montée de mouvements extrêmes dans d’autres pays européens sonnent comme un air de déjà vu. Encore faudrait-il se souvenir de ces années d’entre-deux.  Néanmoins quelques facteurs chamboulent les cycles historiques : d’une part la globalisation, grâce à internet, casse  les instincts nationalismes auprès d'une majorité dans les jeunes générations ; d’autre part, conséquence logique, un grand fossé entre les classes gouvernantes et ces dernières. Elle réfléchissent souvent hors cadres, avec une ouverture sur le monde réelle, une mobilité naturelle, peu en phase avec des visions trop rigides et verticales d’une société accrochée à ses privilèges aux couleurs de Noblesse Capitalo-Administrative.  Des nuances doivent être apportées, le débat est trop long pour être synthétisé sur une page A4. Ni pour ni contre, bien au contraire, pourrait être une conclusion que certains peinent (ou refusent) à entendre.

Nothing but… François Shunsuke Nanjo, visual artist

Nothing but... Clément Lazarus, jeune médecin & engagé politique