Le plaisir du texte - Roland Barthes (1973)

Berlinale 2014 - Kreuzweg de Dietrich Brüggemann

berlinale-kreuzweg-brueggemann-540x304
berlinale-kreuzweg-brueggemann-540x304

Le rideau se lève sur cette salle à gauche. Un cours de catéchisme - incroyable séquence en continue -  donné à des adolescents sur le point de faire leur Confirmation par un prêtre parfaitement convaincant joué par Florian Stetter. Lorsqu'il commence à parler, sans doute trompés par sa jeunesse, nous nous attendons à un discours progressiste. C'est l'inverse qui se produit  : le spectateur d'abord amusé par des répliques fort drôles tant elles sont absurdes, finit par comprendre - médusé. Au fur et à mesure que se met en place le drame, ce dont on rit dans l'introduction nous accable en conclusion. Ce film allemand, en compétition officielle de cette Berlinale 2014, réalisé par Dietrich Brüggemann est un bijou cinématographique. Il reprend pourtant un thème maintes fois revisité à savoir une critique quelque peu grinçante d'une forme d'extrémisme catholique, où la foi aveugle, stricte, sévère frôle la bêtise, puis l'irresponsabilité, pour enfin clairement être une forme de folie destructrice. La force du réalisateur est de nous faire rentrer dans la peau  (1ère scène) de celui ou celle qui écoute au même titre que les jeunes, puis de nous faire comprendre progressivement à quel lavage de cerveau a été soumise l'adolescente, qui la condamne en conséquence de toute velléité de libération ou de rébellion. Tout le noeud dramatique tient dans l'annonce candide de Maria, interprétée par la talentueuse Léa van Acken - inconnue jusqu'à présent - , du sort qu'elle se réserve. Le prêtre scelle par ses mots l'inexorable chute, sans en avoir alors conscience. La 2ème scène donne un léger espoir qu'elle soit empêchée par sa famille de mettre à exécution son plan dicté par la croyance qu'un sacrifice peut sauver son frère d'une forme d'autisme. Mais très rapidement l'étau se resserre autour de cette jeune fille entre sa mère quelque peu tyrannique - convaincue que c'est pour le bien de ses enfants - et les paroles du prêtre : elle ne peut échapper à ce contexte social, personne ne peut la sauver. La crainte d'un Satan perçu partout hors de la cellule "sainte" familiale et la manipulation qu'elle subit malgré elle en fait une martyre moderne mais aussi une enfant battue psychologiquement.  En sous-jacence du regard dur porté non pas sur la religion, mais sur certains dogmes, interprétations et croyances,  le réalisateur attire aussi l'attention sur les violences faites sur les enfants qui n'ont parfois pas besoin de coups physiques pour subir des maltraitances fatales.

Le paradoxe entre l'intention positive des bourreaux et les conséquences de leurs actes en fait eux aussi des victimes d'un principe qui les dépasse. Le spectateur ne peut que constater à quel point un carcan imposé très jeune est difficile à remettre en question. On grandit avec ses croyances, ses intolérances, et la conviction que ce que nous pensons est la vérité tant qu'aucun facteur extérieurement puissant peut y mettre un frein. Au-delà de la religion sus-citée, c'est du fanatisme en général dont il est question tout comme cela a été aussi abordé par La Religieuse l'an passé, ou des films comme Au nom de la Rose (1986).

20147599_4_IMG_FIX_700x700
20147599_4_IMG_FIX_700x700

L'autre originalité qui participe à renforcer le drame c'est d'avoir structuré le film en 14 volets de la passion du Christ, chacun trouvant une résonance dans la vie de Maria... sauf qu'ils s'arrêtent avant la Résurrection. Chaque tableau se déroule dans une unité de lieu et de temps, en plan fixe et continu le plus souvent ce qui force le spectateur à rester dans son état contemplatif et génère ce désagréable sentiment de sa propre impuissance face à la folie de cette névrose "divine". On se sent enfermé comme le mari de cette femme victime de sa propre éducation elle-aussi. Associer ce temps fort du Nouveau Testament en le détournant pour critiquer des travers dogmatiques est assez culotté.

Ayant été moi-même élevée dans une culture catholique traditionnelle très présente mais aujourd'hui penchant pour une forme d'agnostime spirituel, j'ai trouvé ce film juste, sans emphase, dressant une réalité d'autant plus dure que l'intrigue se situe non pas dans les temps passés où la Religion et l'obscurantisme étaient de proches compagnons, mais au 21ème siècle. Dans les paroles professées par ce prêtre peuvent se reconnaître certains sermons récents. Je me suis interrogée sur l'accueil qui pourrait être fait à ce film par un public croyant de confession catholique et de pratiques strictes. Je penche pour un vrai choc émotionnel.

Deutscher-Film-Kreuzweg-im-Wettbewerb-um-Goldenen-Baeren_ArtikelQuer
Deutscher-Film-Kreuzweg-im-Wettbewerb-um-Goldenen-Baeren_ArtikelQuer

Mais si nous sortons à présent de la narration et du fond, s'il existait un ours de meilleur espoir féminin, il y a fort à parier que la jeune actrice principale aurait des bonnes chances d'être nominée. Tout le film tient globalement sur ses frêles épaules. Elle trouble, attriste, inquiète avec cette candeur naïve, pré-formatée par son environnement, sa peur extrême de la figure maternelle mêlée à une maturité d'abnégation et une force de caractère réelle pour atteindre son projet de vie  : le don de soi à travers sa mort. Avec Franziska Weisz (la mère) qui incarne son personnage sadique-malgré-lui, elles saisissent le spectateur avec force et le gardent en haleine jusqu'à la chute.

Les décors minimalistes pour la plupart, sont travaillés avec minutie, et maint détails qui nous plongent dans le monde sacro-saint où évolue Maria. Associés à la lumière tantôt neutre, tantôt froide, certaines scènes font figure de tableaux atemporels voire anachroniques (ce qui naturellement accentue le drame dans lequel est plongée Maria). Le montage est assez simple étant donné le choix de structure narrative.

Le film s'achève sur un travelling aérien qui soudain - telle la métaphore de l'âme de Maria - s'élève au dessus de cette étouffante vie. Fondu au noir. Applaudissements renouvelés dans la salle qui vient d'assister à une très belle leçon de cinéma prouvant qu'il n'y a pas besoins d'effets spéciaux ou de budgets hollywodiens pour transporter le spectateur pendant 107 minutes parfaitement ficelées. A voir, et à revoir, en espérant que ce film germanique traverse la frontière jusque dans l'Hexagone et qui sait peut-être gagne un possible ours ?

Kreuzweg dans Film Culte par Nicolas Bardot, cliquez ici. Kreuzweg dans Die Welt par Barbara Möller (en allemand), cliquez ici. Kreuzweg dans The Hollywood Reporter par Boyd van Hoeij (en anglais), cliquez ici.

Berlinale - Kurzfilme 3

Berlinale 2014 - Historia del Miedo de Benjamín Naishtat