Le plaisir du texte - Roland Barthes (1973)

Culture, Confiture.

23h56. Ce n'était pas prévu que ma réécriture de ce blog débute par cette note. Et encore moins prévu que je choisisse encore une fois ce support pour quelque chose de si personnel - la dernière fois datant d'une autre époque, un autre blog.J'avais prévu de publier les rencontres en retard. Mais peut-être un signe de la vie. Ne jamais attendre, ou ne jamais remettre à demain ce qu'on peut faire le jour même. Non par peur de ne pas le faire, mais parce que la vie est trop courte, ou plutôt, la vie est ce qu'elle est. Un irrépressible besoin d'écrire... et d'assumer mon "JE".  Il y a depuis longtemps que je me dis que je n'écris plus, que je n'écris pas assez, que je n'ai plus le temps. Le temps, ça se prend. Le temps, ça s'oublie. Le temps, je l'ai pris. Le temps, il m'a pris.

Comme ces gens que nous aimons tellement fort, que pourtant nous ne voyons jamais ou peu. Pour quelles raisons, je l'ignore. A la réflexion, certains de mes amis sont comme ma famille, et par une espèce de réflexe inapproprié, je considère que j'ai moins besoin de le voir, de les entendre, de les appeler. Parfois - souvent - je vois davantage des gens que j'apprécie - certes -  que ceux qui comptent vraiment. Un peu comme nos parents, qu'on espère inconsciemment éternels, mes amitiés les plus profondes sont paradoxalement celles que je vois très peu dans mon quotidien. Mais  la vie sait rappeler ces fondamentaux.

Depuis quelques heures, je n'ai que ces deux mots qui me reviennent "culture, confiture" en boucle. Parce que quelque part, c'était lui, parce que pour moi... C'est ma première vision de lui :  cet état d'esprit si espiègle, si fin, qui savait retourner les évènements, les faits, les choses, les gens d'une autre manière. Son intelligence des humains, et des choses.

Ce regard bleu qui gardait cette étincelle des "sales gosses" j'aurais tendance à dire, cette clope qui pendait à ses lèvres quasi perpétuellement, ces chemises surprenantes souvent trop amples, cette veste aussi qui suivait ce code vestimentaire global. Un pantalon, que je trouvais aussi souvent trop large. Mais j'aimais ce style. Je l'aimais - très noblement - vraiment. C'était un sacré personnage. Pour moi, il fait partie de ces humains pour qui j'ai le plus grand respect. Bien sûr ce n'était pas la perfection faite Homme, mais il était pour moi cette indéfinissable admiration respectueuse et complicité enfantine.

Il fait partie de l'histoire, avant même de faire partie de mon histoire. Il représente un état d'esprit qui me semble mythique, cette liberté de pensée, ces réfractaires d'un ordre conventionnel, cette grande famille qu'était celle de J.F. Bizot.  Avec lui qui s'éteint, c'est aussi un volet supplémentaire d'une histoire culturelle forte qui se ferme. A mon échelle, ça pourrait être comme si Jim Morrison ou Hendrix venaient de rejoindre les étoiles. J'exagère sans doute un peu, mais c'est dans le même esprit.

Tant de choses en réalité se bousculent dans ma tête. De la culpabilité comme souvent dans ces cas là : "j'aurais du appeler plus, j'aurais du venir plus..." Pourtant, notre dernier échange était plein de soleil, de rires, de souvenirs, et cette complicité qui fait fi des différences d'âge. Ces 28 ans d'écart, que nous importe après tout. On espérait se faire un nouveau Jap'. Sorte de pèlerinage dans son passé où -  jeune - il était tombé amoureux d'une japonaise, et en relation avec mon amour pour Tokyo, nous n'avons déjeuné ensemble qu'une fois dans un restaurant non japonais.  Il était romantique malgré l'ambiance Actuel. Mais ça c'est son histoire privée.

Mon premier souvenir c'était sur cette terrasse de Nova du fameux 33, rue du Faubourg Saint-Antoine. Cet immeuble me fait prendre conscience du temps qui passe... J'ai toujours l'impression de franchir la porte de ce porche, rentrer dans cet ascenseur hors du temps, victime de la libre expression graphique du moment.  J'aimais tellement ce bâtiment. ll était atypique, comme les gens. Chaque étage, une histoire. Le 33, c'était une grande famille avec ses conflits, ses amours, ses passions.

Je n'étais encore qu'une stagiaire, ou déjà assistante de production, je ne me souviens plus. Tout m'émerveillait, tout m'impressionnait. J'étais en admiration devant ces personnalités qui avaient vécu. Leur notoriété m'importait peu, ce qui me fascinait c'était leur existence.

J'errais dans les couloirs, pour écouter leurs histoires. Je pouvais rester une heure dans le "bureau" de Fox où il déballait ses archives. J'ai naturellement pris au sérieux mon stage, mais ce sont les gens qui m'ont le plus appris. Au rez-de chaussée, c'est Jacques et ses problèmes fréquents de dos. Au 1er, on y allait jamais.

Au 2ème, c'était le merveilleux monde moitié régie, moitié bordel où coexistaient fréquemment Novaplanet, les productions documentaires de Novaprod et Novaprod-Owl, ainsi que la tanière de Fox. En raison de sa fonction, Il trainait souvent au 2ème.

Au 3ème, c'était le "petit village gaulois" au sein du royaume J.F. Bizot. La Résistance Irlandaise, l'étage qui recevait des gens "normaux" de la publicité entre autres. OWL, 3 lettres pour Orr, Werner et Lagarde. A cet étage, je dois - entre autres - cette rencontre, et une grande partie de ma vie actuelle aussi.  Ils m'ont donné cette chance que je n'aurais peut-être jamais eue ailleurs de démarrer dans la production. Le 4ème - la radio. Le coeur agité du 33.  Un souvenir incroyable de Ben Harper qui chantait en live dans la cabine.. Les directs, les gens. Certains - pas mal - encore dans ma vie. Quel parcours aussi. Le 5ème, la Régie. Le 6ème, les charrettes du Mag'. Les débuts du Fooding(à moins que ça soit au 5ème je ne me souviens plus). Et le 7ème, c'était eux. Certains sont encore là. Heureusement. RKK et son incommensurable culture de la musique latine et j'en passe - entre autres. 

Une richesse de vies cet immeuble. Un héritage - world-music, underground et cultures urbaines -  inégalable à ma connaissance - en France en tous cas. Encore aujourd'hui, je n'écoute presque quasiment que Nova. J'avoue.

Eux, ils avaient connu cette époque où tout me paraissait encore possible (même si c'est probablement une illusion). Les premières radios libres, les hippies, la traversée des Indes, les grandes rocks stars...

Bref, Il était debout sur la terrasse du 33 et à ce moment là je ne savais pas encore qui c'était. Notre formation universitaire commune, et une facilité notoire à communiquer en flux continu, a immédiatement donné une sorte de micro "coup de foudre" amical - sans aucune ambiguïté -. J'ai adoré sa manière de voir les choses, il m'a avoué être fasciné par mon énergie, au téléphone, il y a trois semaines. Il l'était encore plus que j'ai pu garder la même depuis notre rencontre en 2003, l'année de sortie de ce livre. Plus de 10 ans est-ce possible ? Pour moi, c'était presqu'hier.

Je n'aime pas les fausses valorisations. Je n'étais pas sa plus proche amie, et je ne suis pas de sa famille. Néanmoins nous nous faisions étrangement confiance comme des amis très proches. Notre type de relation se fondait sur une immense co-admiration mutuelle - je crois -. C'est ainsi que je nous définis. Plus ou moins mentor (étant donné nos âges) pour moi, cela a donné une complicité sincère, un vrai enthousiasme à chaque fois que nous nous voyions, de longues discussions lors de déjeuners aussi réguliers que nos rythmes nous les permettaient, des échanges fréquents virtuels, tant qu'il le pouvait.

Nous étions - en quelque sorte - en phase. Il n'était pas mon "pote de tous les jours", ni mon ami d'enfance, il n'était pas tout à fait un mentor, il était lui, et j'étais moi. Et à la limite, ça nous suffisait. L'instant présent, nous convenait.

On se parlait peu de travail, voire jamais. On rigolait parfois de nos regards sur les moeurs de nos milieux professionnels respectifs, on échangeait sur des points de vue, il me racontait beaucoup sa vie personnelle, je lui racontais la mienne. On s'enthousiasmait réciproquement de trouver un auditoire aussi volubile que nous-mêmes. Mais nous en rigolions. Souvent. Il n'y a que nos contraintes extérieures qui pouvaient stopper nos discussions.

J'ai voulu aller le voir. J'y suis allée. Nous avions rendez-vous chez lui. Un coup du destin, Il était aux urgences. Il n'a pas voulu que je vienne. Nous sommes restés presque 2 heures au téléphone. Moi dans la voiture en face de chez lui, et lui là-bas. Voilà, c'est ça que je garde. Peut-être que ça m'arrange aussi de ne pas "ternir" cette image. Il ne le voulait sans doute pas aussi. Très lucide jusqu'au bout, sur les occupations de ses proches, sur la vie en général. Une discussion très éclairée, des rires... A travers sa voix, je voyais son regard, son sourire. J'étais rassurée. J'y ai crû. Comme il l'a crû lui-même - peut-être -  ou comme il a voulu me le faire croire - sentant mon inquiétude - . Je l'ignore.

Il me disait, qu'il était en grande forme morale, qu'il ne sentait rien, qu'il ne souffrait pas, qu'il s'impatientait de reprendre ses activités. Et moi, par faiblesse d'y croire -  tout en rationnellement sachant qu'il fallait un miracle pour que la tendance soit inversée -  j'y ai crû. Un avertissement la semaine dernière d'une amie proche. J'ai réagi. Aujourd'hui, notre  ami commun, m'a annoncé la fin.

Encore une fois, j'ai voulu me bercer de mes espoirs. La dernière fois c'était mon parrain.

J'ai le regret de ne pas t'avoir revu, bien que je pense que tu n'aurais pas voulu - après réflexion.  Tu n'as cessé de me rappeler que tu mettais en pratique ses théories bouddhistes vu que sinon, à quel moment le pourrais-tu ?  Etrange que le dernier souvenir que j'aurais de toi, c'est cette discussion, cette voix qui n'était pas du tout enrayée par cette saloperie, cet humour. A se projeter dans l'après, tu m'y as emmenée aussi. C'était une de tes forces, la narration. J'y ai crû. C'était une erreur, on t'avait mis aux Urgences par erreur, soutenais-tu. Evidemment. Tu m'as affirmé qu'il n'y avait rien de grave - en fait - tout en me décrivant ton traitement qui me disait l'inverse. J'ai voulu y croire - comme toi. J'ai laissé des oranges accrochées à ton portail ce jour-là.

Bref. Ecrire. Ecrire, comme tu le faisais. Ecrire, parce que c'est ce que je sais faire dans ces situations. Ecrire pour réaliser. Ecrire, pour t'envoyer encore ces quelques lignes là où tu es - je sais qu'il me regarde en souriant. Ecrire en me souvenant de toutes ces anecdotes de sa vie - Compostelle. Ecrire en me demandant comme tu réagirais à ma place : probablement comme tu l'as souvent fait, avec du recul, une espèce d'acceptation de la vie pour ce qu'elle était, sans pour autant - naturellement - ôter la tristesse.

Je n'écris pas ton prénom, par un immense respect que j'ai pour toi et pour la relation que nous avons construite - authentique, je crois et loin des artifices de ces milieux. Je ne l'écris pas par respect pour ceux qui étaient plus proches de toi, pour ta famille, ton amie. J'avoue aussi, qu'écrire ton prénom, c'est compliqué. Parce que ça acte. Parce que ça fige. D'autres l'écriront bien assez tôt. Je le sais. Ce qui sera une simple information médiatique pour certains, sera pour moi un nouveau rappel de ton absence.

Bref. Où que tu sois, tu me manques déjà  ici-bas, bien que je garde avec moi tous ces fragments de vie que nous avons pu partager ensemble. Repose en paix, je sais que tu as vécu chaque instant de ta vie pleinement. Quelque part ça me réconforte, bien que le "culture, confiture" qui tourne en boucle dans ma tête, rime plus avec déconfiture cette nuit...

1h51. Nous sommes à présent le 23. C'était hier, un nouveau jour commence.

"Plus nous aurons donné de sens à notre vie, moins nous éprouverons de regrets à l'instant de la mort."

Dalaï Lama

Chronique d'un manque annoncé.

Man