Le plaisir du texte - Roland Barthes (1973)

Nothing but... a nightmare...

Long time no see... Débuter cet article par une phrase en anglais, après s'être demandée comment écrire l'horreur. Quel mot choisir, par où commencer.  Il y a eu Charlie en Janvier, j'aurais pu écrire, j'ai préféré manifester. Désormais il y a ce vendredi 13 novembre qui restera une date d'horreur pour beaucoup de Parisien(ne)s, de Français(e)s. Les supersticieu(ses)x vont être rejoint(e)s par tous ceux à qui ce jour sera synonyme de bain de sang, d'injustice, d'innocent(e)s, de larmes..  Ce matin, mes proches m'ont demandée comment je me sentais. Le mot "vide" est sans doute celui le plus prononcé par beaucoup. Mais pas que... Ces mots aussi que je leur ai écrits.

"Nous sommes reposés aujourd'hui après la nuit de veille, mais c'est dur quand même... Tu aimerais allumer ton ordinateur et te dire que c'était un mauvais rêve, mais en fait ça ne l'est pas. Tu découvres que plusieurs de tes autres potes ont aussi perdu un ou des proches. La liste se rallonge. Ces visages de jeunes pour la majorité, ou en tous cas, rarement plus de 45 ans, défilent avec des hommages fort compréhensibles. Commencent à poindre, alors que tu ne réalises toujours pas, des messages fort limites d'appel à la haine, de révoltes déplacées ou de récupérations politiques. Encore discrets - certes -, ces messages. Mais passé le deuil national, tout le monde exigera des comptes auprès des élites qui ont totalement foiré leur intégration depuis plus de 50 ans à jouer les autruches ou les stratégies de court terme...

Là, tu te demandes vraiment quelles vraies réponses, ils sont en mesure d'apporter face à un "ennemi" protéiforme qui peut-être n'importe qui, mais surtout des gens perdus - pour la plupart - récupérés, car un système global et international les a - à l'origine - laissés sur les bas-côtés, dans la pauvreté ou sans éducation, les "oublié(e)s". On récolte ce qu'on sème. Proies faciles pour tous ces mal attentionnés qui se nourrissent de cette misère... Rappelons-nous, l'Histoire.

Tu te dis aussi qu'on peut - bien sûr - les accuser, mais que la responsabilité est tellement en amont dans un système qui marche sur la tête depuis trop longtemps, que l'option sécuritaire, à court terme, est sans doute la meilleure pour ne pas re-assister à cette horreur. C'est sans doute proche du quotidien de certains pays qui nous paraissaient "loin". Mais au fond tu te dis aussi - et tu en es convaincue - que ce n'est pas ça qui va résoudre le problème qui est un océan d'irresponsabilités des plus hauts placés durant des décennies, ainsi qu'une somme d'intérêts économiques et géopolitiques ayant toujours primé sur l'humain.

Pourtant, la haine, la colère, la révolte... Tu la ressens avec autant d'intensité que la tristesse et le désarroi à chaque montée de larmes pour tous les disparus. Pour ton ami décédé injustement dans cette salle de concert. Pourtant, tu te dis que si tu as un seul de ces individus qui touche à un cheveu de ta famille sous tes yeux, tu auras juste envie de le massacrer sans pitié, pour qu'il souffre autant que toi de la perte injustifiée de quelqu'un. Je ne crois pas dans le pardon masochiste.  Je crois dans le pardon qui n'oublie pas.

Face à ce terrible constat, tu essayes de prendre de la hauteur pour mesurer l'environnement des possibles, les politiques, les enjeux internationaux, l'économie.... Et tu ne vois objectivement pas comment la prochaine étape ne pourrait pas être soit la montée du populisme ici - en France - aussi, soit le début réel d'une ère de guérillas et climat d'insécurité dans tous les pays que ces illuminés jugent impies, soit se laisser totalement écraser et massacrer, si nous optons pour le pacifisme.

Mais ils s'en foutent du pacifisme, en réalité. Des gens qui commettent de tels actes sur des innocent(e)s désarmé(e)s ne peuvent pas revendiquer une forme de "pacifisme". C'est un peu tard. Le discours qu'ils tiennent pour soit-disant soutenir la non-intervention en Syrie pour arrêter les actes terroristes, ce n'est que pour confronter les démocraties à un choix douloureux pour leurs valeurs. Soit rentrer et poursuivre la guerre pour ne pas céder, mais en étant confrontées nécessairement à des scissions internes de leur peuple - à raison, qui peut vouloir une guerre ? -, ou, rester hors conflit et laisser monter là-bas un mouvement qui de toutes manières finira par déborder car il est déjà hors frontières, accentué avec l'ère des réseaux.  Fermer les yeux, est-ce possible ?

Donc ce matin... Oui c'est encore dur.. Cette putain de gueule de bois sans alcool est la pire de toutes.

Néanmoins, quand je vois les initiatives de mes petits étudiants qui ont une vingtaine d'années... Sachant que c'est sur eux que repose aussi l'avenir, j'entrevois une fenêtre lumineuse. Ils ont grandi - eux aussi - dans cette logique de réseau et d'entraide universelle. J'ai confiance dans cette relève, mais elle n'arrivera pas tout de suite. On se prépare je crois à des années mouvementées.... Voilà comment je me sens ce matin."

Nothing but... Emilie Aubry, editor

Chronique d'un manque annoncé.