Le plaisir du texte - Roland Barthes (1973)

Nothing but... Vincent Arquillière, journaliste, secrétaire de rédaction & passionné de musique.

"Je n’exige pas forcément d’un artiste qu’il cherche toujours à être à l’avant-garde, mais j’aime quand même qu’il se renouvelle. Je reste attaché aux qualités humaines, ce qui ne m’empêche pas d’apprécier Lou Reed ou Pialat qui n’étaient pas franchement des tendres."

Vincent, raconte-nous un peu ton parcours ?
Je suis né en 1975 à Roanne, dans la Loire. J’ai fait des études de lettres modernes à Lyon, puis de journalisme à Strasbourg. Depuis 2000 je travaille dans la presse, depuis 2002 j’habite Paris.

Nous nous sommes rencontrés via Stéphane Dorin, grand sociologue passionné a aussi de rock, c’est d’ailleurs par ce biais-là que j’ai d’abord entendu parler de toi. La musique pour toi, est-ce que c’est aussi vital que respirer ? Et pour quelles raisons ?
Oui, on peut dire que c’est vital. Il se passe rarement un jour sans que j’en écoute, même si j’apprécie aussi le silence ! Comme toute les passions, celle-ci est sans doute difficile à expliquer. Ça relève aussi de la curiosité intellectuelle, qui fait que je vais m’intéresser à des musiques qui me procurent peut-être une émotion moins directe que d’autres, qui a priori me « parlent » moins, mais dont je sens qu’elles peuvent m’apporter quelque chose. Je peux me passionner pour tout ce qui est en rapport avec la musique (le rock principalement, mais pas seulement), que ce soit les pochettes de disques, les études sociologiques (pour évoquer le champ d’activité de Stéphane), l’autobiographie d’un musicien, l’approche neurologique (pourquoi telle mélodie ou tel son s’avèrent plus plaisants que d’autres), ou plus directement musicologique même si mes connaissances dans le domaine restent assez limitées…

Quand tu as décidé de devenir journaliste, est-ce que tu savais déjà que ça serait peut-être un jour pour chroniquer en culture, qui plus est musique ?
Je ne suis pas un journaliste culturel ou musical (même si j’en connais beaucoup), je suis essentiellement secrétaire de rédaction (ce qui consiste à relire, corriger, réécrire, couper les textes), et j’écris aussi sur les programmes télé pour “Télérama”, et très sporadiquement sur des sujets musicaux. J’écris bénévolement sur la musique pour le site POPnews.com depuis 2000.

Tes plus belles émotions musicales (rencontres/concerts) en interview / de ta carrière? Les bons côtés de ton métier ?
Je mettrais “carrière” entre guillemets… Des bons souvenirs de rencontres avec des musiciens, il y en a vraiment beaucoup. Comme je ne fais pas ça pour gagner ma vie, je choisis plutôt d’interviewer des artistes que je connais bien, que j’apprécie, auxquels j’ai vraiment des choses à demander. C’est plaisant de retrouver Dominique A ou Lloyd Cole à chaque nouvel album ou presque, et de se faire appeler par son nom… De parler trois quarts d’heure avec Florent Marchet… Il en manque évidemment à mon “tableau de chasse” mais il y a pas mal de musiciens vivants dont la musique compte beaucoup pour moi que j’ai eu la chance de rencontrer, parfois brièvement, d’autres fois plus longuement : Peter Walsh des Apartments, Edwyn Collins, Michael Stipe de R.E.M., le regretté Vic Chesnutt, Geoff Barrow de Portishead avec qui j’avais passé (pas tout seul) une soirée à boire des coups il y a une quinzaine d’années… Quant aux concerts, je vais sans doute en voir trop pour en citer quelques-uns qui m’aient particulièrement marqué. Et j’ai la chance d’être souvent invité – voilà pour les “bons côtés”.

Tes souvenirs plus compliqués, plus durs aussi dans ton métier ? La réalité du journalisme pour ses mauvais côtés ?
Mon licenciement pour raisons économiques des Inrocks début 2009, même si j’ai retrouvé du travail très vite. Et quelques soirées de bouclage s’étirant au-delà du raisonnable, fatigantes nerveusement, là où j’ai travaillé après. Sinon, le journalisme est un métier trop diversifié pour que je prétende en avoir une vue d’ensemble.

Les tendances du monde journalistique, nous savons que ça devient difficile surtout pour la presse écrite, tu confirmes, infirmes, nuances ? Une vision de « la presse » de demain ?
Je confirme. Il me semble difficile d’être très optimiste. Je suis arrivé dans ce milieu à la fin des années 90, quand Internet n’en était qu’à ses balbutiements ; depuis, la situation a beaucoup évolué. Je ne pense pas que beaucoup de jeunes qui débarquent aujourd’hui visent l’obtention rapide d’un CDI, et la plupart sont formés au “bi-média”, papier + internet, la vidéo, etc., ce qui est indispensable. Je crois encore à la presse papier, mais plutôt sur un marché de niche, spécialisé (un peu comme les supports physiques, CD et vinyles, pour la musique). Personnellement j’ai toujours plaisir à acheter des journaux, mais j’ai l’impression que des gens qui ont quinze ans de moins que moi (à peine une génération, donc) n’ont pas ce réflexe. Et comme beaucoup de gens, je lis moi-même (et partage via les réseaux sociaux) beaucoup d’articles gratuitement sur Internet, dont certains d’excellente qualité. On peut imaginer que l’actu chaude va de plus en plus être l’apanage du net, et que la presse écrite proposera essentiellement de l’approfondissement, des reportages, des analyses de l’actualité…

Est ce que c’est dans tous les pays pareil ? ou bien ?
J’ai l’impression que c’est une tendance générale dans les pays développés, mais après, tout dépend des titres. Le “New York Times”, qui dispose sans doute d’importants moyens, a su négocier le virage de l’Internet payant : des Américains vivant à l’étranger et trouvant difficilement l’édition papier s’abonnent. Dans le même temps, aux Etats-Unis, des journaux locaux ont licencié ou mis la clé sous la porte. Après, je ne sais pas si dans d’autres pays, les journaux touchent des subventions comme en France.

Si les différents univers musicaux (parmi les principaux que tu écoutes bien sûr, on ne va pas faire une liste exhaustive) avaient des couleurs, ou étaient associés à des mouvements picturaux/littéraires/cinématographique, tu les qualifierais comment ? Pour quelles raisons ?
La synesthésie me fascine mais je ne pense pas avoir cette faculté… Après, c’est vrai que les associations du genre jazz-photo noir et blanc-film noir sont évidentes. Et j’ai peut-être une prédilection pour les musiques bleu-gris, mais j’aime aussi des choses plus colorées, voire chamarrées.

T’y connais-tu en Sound Art ou pas du tout ? Si oui, as tu des performances ou artistes en tête ?
Je ne suis pas un grand connaisseur mais il y a des choses qui m’ont marqué, rejoignant mon intérêt pour les musiques ambiantes et expérimentales. Je me souviens notamment d’une installation de Laurie Anderson à Lyon, dans les années 90 je pense. Il s’agissait d’une table dont sortaient des plots. En posant les coudes sur les plots et en mettant ses mains en coquille sur les oreilles, à la façon d’un casque audio, on entendait une musique dont les vibrations étaient transmises par nos os. J’avais trouvé ça magique. Je crois aussi me souvenir d’une installation de Céleste Boursier-Mougenot avec des oiseaux posés sur des cordes de guitares reliées à des amplis, mais je ne l’ai peut-être vue qu’en vidéo ? Et beaucoup plus récemment, une pièce dans la rétrospective de Dominique Gonzalez-Foerster au Centre Pompidou, totalement plongée dans l’obscurité, avec une séquences de sons et de lumières d’une dizaine de minutes : absolument fascinant, j’y suis même retourné.

Quelles sont pour toi les figures emblématiques musicales qui ont marqué l’histoire du XXème siècle selon toi ? Et pour quelles raisons ?
Si je cite des musiciens, ça risque d’être des noms évidents : Stravinsky, les dodécaphonistesMiles Davis, les Beatles, le fraîchement « nobelisé » Dylan… Il faudrait plutôt aller chercher du côté des inventeurs (du microsillon au MP3), des patrons de labels (majors ou indés), voire des managers. Je n’ai pas forcément les noms en tête, je vous laisser chercher sur Internet !

Est ce que tu connais le film « High Fidelity » ? Est-ce que comme le héros du film, tu as pu faire des classements autobiographiques de tes musiques ? Et si tu devais donner un top 10 des musiques qui résument ton parcours musical jusqu’à présent, tu donnerais quels sons ? (difficile la question je sais).
Le film et le livre de Nick Hornby, bien sûr. Nous sommes sans doute nombreux à nous être reconnus dans le personnage principal et dans sa passion quasi névrotique pour la musique. Les classements, c’est un grand classique de Facebook ! Sachant qu’on ne peut jamais y mettre tout ce qu’on aime, et que c’est plus intéressant de citer des disques méconnus que ceux que tout le monde possède ou, du moins, connaît. S’il fallait parler de genres et d’artistes, il y aurait de la musique pour piano, comme Erik Satie ; un disque de jazz des années 50-60, Chet Baker  (Ndlr : J'adore Chet Baker) par exemple (mais les chefs-d’œuvre se comptent bien sûr par centaines, on peut considérer que c’est un âge d’or) ; du folk-rock, Nick Drake ; un Sinatra « triste » ; Scott Walker ; de la new wave et de l’indie pop britannique à guitares de la 2e moitié des années 80 ; “Drift” de The Apartments et pas mal de disques sortis en 1993, très grande année ; de l’électro downtempo des années 90 même si je n’en écoute plus beaucoup aujourd’hui ; des disques parus sur le label Lithium (Dominique ADiabologumMendelson…) ; de la bossa nova ; de la musique africaine, plutôt des années 60-70 (Afrique de l’ouest francophone, Ethiopie, Zaïre, Afrique du sud…) ; des B.O. de films ; des productions de John Zorn

La musique est – selon moi – ce qui donne l’épaisseur d’un film, parmi les grands réalisateurs musicaux de films, tu citerais qui ?
Si tu parles de compositeurs, j’aurais tendance à citer les plus fameux : Ennio MorriconeNino Rota, Lalo SchifrinBernard Herrmann, Henry Mancini… Et aussi le Polonais Krzysztof Komeda, un musicien de jazz qui a signé de nombreuses B.O., souvent remarquables, pour les films de Polanski ou Skolimowski. J’ai quasiment tout ce qu’il a fait.

Un peu de culture générale pour nos lecteurs, des ouvrages musicaux à conseiller ?
Parmi les plus beaux romans ayant la musique pour thème, je citerais « Le temps où nous chantions » de l’Américain Richard Powers (qui parle de bien d’autres choses, d’ailleurs). C’est aussi l’un des plus beaux livres que j’ai lu ces dernières années. Pour les essais, je m’en tiendrai au rock et aux musiques électroniques, les sujets que je connais le mieux. La plupart sont anglo-saxons et pas toujours traduits en français. Même s’il y a de plus en plus de traductions, et que leur qualité s’est bien améliorée, je conseillerais plutôt de les lire en anglais si l’on peut. Quelques titres : « Lipstick Traces » et les autres livres de Greil Marcus ; « Dino », la bio de Dean Martin par Nick Tosches ; « Rip it up and start again » et « Retromania » de Simon Reynolds ; « Black Postcards », l’autobiographie de Dean Wareham (Galaxie 500, Luna, Dean and Britta…) ; « Bad Vibes » de Luke Haines ; « Shakey », une bio de Neil Young… Parmi les livres en français, j’aime bien « Electrochoc » de Laurent Garnier, et je me permettrai de citer l’ouvrage collectif « Sound Factory » dirigé par Stéphane Dorin, auquel j’ai modestement participé avec un petit texte sur le label Factory.

Quel est ton premier souvenir musical enfant ? A quoi cela se raccroche-t-il comme souvenir ? Qu’est-ce qui a été déterminant dans ta passion pour la musique, un déclencheur quelconque ?
Je n’ai pas énormément de souvenirs sonores d’enfance, à part le fait d’écouter « Pierre et le loup » (œuvre ô combien pédagogique) quand j’allais chez ma grand-mère, mais je ne saurais dire de quelle version il s’agissait. Sinon, je crois me souvenir que « Gaby » de Bashung passait beaucoup à la radio (alors que je devais avoir 5 ans à l’époque), et plus tard « Tombé pour la France » de Daho, une chanson que j’adore toujours, ou « Tramway Terminus Nord » de Jean Guidoni (je croyais qu’il s’appelait Jean-Guy Denis), qui curieusement accompagnait mes petits-déjeuners à une époque…

Dans les artistes vivants (quelle que soit la discipline), qui sont ceux qui t’inspirent ou que tu admires d’une certaine manière ?
Il y en aurait trop, sans doute… Je n’exige pas forcément d’un artiste qu’il cherche toujours à être à l’avant-garde, mais j’aime quand même qu’il se renouvelle. Je reste attaché aux qualités humaines, ce qui ne m’empêche pas d’apprécier Lou Reed ou Pialat qui n’étaient pas franchement des tendres. En général, même si j’aime que les œuvres aient une certaine profondeur, je ne suis pas très friand des créateurs qui « mettent leurs tripes sur la table », je préfère généralement qu’il y ait une distance, une élégance, une certaine légèreté… Même si l’absolue sincérité d’un Daniel Johnston me touche énormément.

Quand tu étais enfant tu rêvais de devenir quoi ? 
J’évite de rêver de devenir quoi que ce soit, histoire de n’être pas trop déçu…

Une phrase de fin/des mots pour conclure ?
Merci d’avoir lu jusqu’au bout !

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Nothing but... Côme Ferré, réalisateur

Nothing but... Alexandre Fumeron, créatif chez BETC Digital & photographe